Première station d’émission en Belgique

Construction de la station intercontinentale de Laeken (début des travaux en 1911).

Vu la nécessité de relier la Belgique au Congo belge par un moyen de communication rapide, le roi Albert décida de construire une station d’émission dans les dépendances de son château de Laeken et il en assuma personnellement le financement.

Ce sont les ingénieurs Robert Goldschmidt et Raymond Braillard qui dirigèrent les travaux. (1)

Dans le livre "La télégraphie sans fil au Congo belge" écrit par Robert Goldschmidt et Raymond Braillard, nous trouvons la description suivante :

Sur l’initiative du roi Albert I, une puissante station intercontinentale de Télégraphie Sans Fil, destinée à entretenir le contact avec le Congo, fut construite dans une dépendance se trouvant dans le parc du château de Laeken. De vastes laboratoires de recherche étaient adjoints à la station ainsi qu’une école afin de former le personnel (congolais) qui devait utiliser les stations au Congo belge.

Elle fut achevée en 1913 et des essais fructueux furent poursuivis jusqu’en août 1914.

Le poste de Laeken fut un des plus puissants du monde.

Sa construction fut difficile en raison de la grande puissance électrique, formidable pour l’époque, qu’il fallait maîtriser. Un moteur de 300 chevaux entraînait un alternateur de 1000 périodes pour lequel on fournissait une tension de 6000 V. La Belgique est le premier pays du monde a avoir transmis sur une si grande distance.

La longueur d’onde maximale était de 10.000 mètres qui devaient couvrir la distance de Bruxelles à Boma (soit 6.300 km). L’étincelle était produite dans un éclateur étudié pour produire une excitation par choc.

L’antenne était constituée de 77 fils de 600 mètres de long supportés par 8 pylônes de 80 et 125 mètres.

Un neuvième pylône  était en construction au début de 1914. Il s’agissait d’un mât carré avec des côtés de 18 pieds (5,5 mètres) et 1000 pieds de haut (333 mètres). Pour en atteindre le haut, un ascenseur aurait du y être installé. Il aurait dû être placé entre les autres mâts pour soulever l’antenne et augmenter ainsi le rayon d’action.

Lors des premiers essais de transmission, un des membres du personnel,  demandait  à tous les radioamateurs qui écoutaient d’envoyer un rapport d’écoute. Il s'agissait de Joseph Longé ("Seventy Years of Broadcasting in Belgium", Richard E.Wood).

La reine Elisabeth était très intéressée par les travaux de Goldschmidt et elle reçut tout un cours pratique de T.S.F. enregistré sur des rouleaux de phonographe en cire. Elle apprit également l’alphabet  morse afin de pouvoir écouter les signaux horaires de la tour Eiffel.

D’autre part, en 1913, l’ingénieur italien Marzi construisit un émetteur expérimental dans une annexe du château royal de Laeken afin de réaliser des émissions radiophoniques.

Il s’agissait d’un émetteur Moretti à modulation par éclateur rotatif avec un micro à grenaille de charbon  mis au point par Marzi . Il émettait sur une longueur d’onde de 700 mètres.

Il inventa également un micro spécial pour cette occasion (voir photos).

Un concert, première émission officielle, sera donné le 28 mars 1914, en l’honneur de la reine Elisabeth. L’émission commencera par des signaux morses suivis de l’annonce par Joseph Longé : "Un deux, trois, quatre… dix. Allô, allô ! Ici poste radiotélégraphique et radiotéléphonique de Laeken, près de Bruxelles. Messieurs les amateurs de télégraphie sans fil, nous allons vous faire entendre un concert dédié à sa Majesté la Reine Elisabeth". Le nom de la vocaliste est inaudible. Le concert commença par un aria de La Tosca. Le concert s’entendit dans un rayon de +/- 65 km.

Ensuite, un concert vocal et instrumental sera donné tous les samedis soirs de 17h00 à 18h00 et de 20h30 à 22h00 sur la fréquence de 165 kHz avec un émetteur d’une puissance de 2 kW en grandes ondes.

La Belgique fut le premier pays au monde à retransmettre un programme radiophonique de façon régulière. Précisons qu’en Amérique, un concert avait déjà été émis, en 1906, à titre expérimental, la veille de Noël, Reginald Fessenden diffusa une émission à partir de Boston et les opérateurs de radio à bord des vaisseaux naviguant sur l’Atlantique entendirent « Sainte nuit » joué au violon ainsi que les souhaits de joyeux Noël.

En Belgique, il s’agissait bel et bien d’émissions publiques diffusées tous les jours. Ces émissions furent interrompues par la guerre de 1914-1918.

Quand la guerre éclata, la station fut démantelée et le matériel servit à monter, en très peu de jours, des stations de campagne à Liège, Namur et Anvers. Les deux premières stations furent rapidement détruites, mais la station d’Anvers fut démontée à un moment critique et transporté à Londres où elle fut installée à bord d’un fourgon automobile. Elle devint la première puissante station de campagne de l’armée belge. (1)

(1) R.Goldschmidt et R.Braillard : "La Télégraphie au Congo belge".  

  

      

     Au palais royal de Laeken, Marzi essaie son

     micro et se livre à la première expérience

     d'émission radiophonique.

                                                                                                                                                                                            

                                                                                                                    

                                                                                                                                        Détail du micro visible dans le

                                                                                                                                      supérieur droit de la photo ci-dessus

 

 

 

Il s'agit d'un micro à grenaille de charbon, refroidi par eau (voir entonnoir au-dessus de la photo), car le charbon employé dans ce type de microphone devenait incandescent sous  le passage du courant et se recouvrait d'une couche de cendre isolante extrêmement gênante.

Destruction de la station 

Le mercredi 19 août 1914, des rumeurs les plus contradictoires arrivèrent à Bruxelles. Les unes affirmaient que les Allemands étaient à Louvain et ne voulaient plus attendre pour arriver à Bruxelles et les autres disaient que la capitale était protégée par des troupes qui l’entouraient.

Néanmoins, le départ précipité de la reine Elisabeth a semblé donner raison aux pessimistes. Un autre événement inattendu et plus convaincant prouva que la menace de l’ennemi était réelle.

"Aux environs de 1h00 de l’après midi, une violente explosion était entendue dans la direction de Laeken, près de Bruxelles. Par hasard, je  me trouvais assez près. J’ai d’abord pensé qu’on avait fait sauter le pont, quand soudain j’ai vu un des mâts sans fil se plier et tomber par terre. A peine remis de ma surprise, une autre explosion s’est produite, plus violente que la première et un deuxième mât est tombé. Je me suis dit : "ils font sauter la station, les Allemands doivent être tout près". J’ai essayé de me rapprocher mais à 200 mètres de la station, j’ai été stoppé par un cordon de police. En faisant un détour, j’ai pu m’approcher de la station et je n’en étais plus séparé que par le canal de Willebroek.

J’ai attendu quelques moments et alors le bruit caractéristique d’un avion "Taube" m’a fait lever les yeux. Il est venu lentement vers moi et est descendu jusqu'à ce que je puisse voir la croix noire peinte sur ses ailes. Il a volé au-dessus de la station, tournoyant deux fois et puis est parti dans la direction de Louvain quand soudain un coup de feu est  parti près de moi, suivi par d’autres et ceci pendant quelques minutes.

L’avion se voyant pris comme cible a tourné et disparu lentement.                

Un groupe d’ingénieurs militaires belges couraient de l’autre coté du canal et me criaient "Faites attention, sauvez-vous". Sans savoir pourquoi, j’ai reculé de quelques mètres. Une troisième explosion s’est produite et un troisième mât est tombé. Les soldats sont revenus, et les uns après les autres, les mâts sont tombés.

                                                                                                                                                                                                                                                                         

Les soldats avaient coupé les câbles d’un côté de sorte que les mâts tombaient de l’autre côté ; puis après avoir miné les fondations, ils allumèrent les fusées et se mirent à l'abri.

Un mât a été retenu par un mât voisin, dans un autre cas, l'explosion a seulement secoué le mât et les opérations de dynamitage ont dû recommencer jusqu'à ce que tout soit détruit. Vers 3h30, les antennes étaient détruites, mais la station de transmission et de réception était encore intacte.

Cette station était située dans un tunnel sous la route de Vilvoorde entre le canal de Willebroek et l'endroit où se trouvaient les mâts".

(Les automobilistes qui vont à Anvers en venant du boulevard Lambermont passent sur le pont Van Praet et, au moment où ils tournent à droite et passent sur le tronçon de route qui va du Clubhouse du B.R.Y.C  jusqu’au début de l’avenue Van Praet, roulent sur les tunnels qui reliaient les quais du canal au domaine royal. C’est dans ces tunnels, murés aujourd’hui, que se trouvaient les installations.)(voir photos ci dessous)

Il fut seulement possible d’emporter certains des instruments légers, le reste a dû être détruit. Les pièces les plus sensibles ont été cassées au marteau et, pour la destruction de la station, on a utilisé de la dynamite. L’explosion a été si violente qu’une partie du parapet de granit a été dégradé et qu’une grande crevasse s’est ouverte dans le plafond du tunnel.

Pour terminer, afin que même les ruines ne puissent pas être réutilisées, la station a été remplie de paille et de foin et on y a mis le feu. Une  fumée dense s’est élevée du tunnel. Elle est restée au-dessus du canal  jusque dans la soirée et les derniers éclats des flammes n’étaient pas éteints quand l’ennemi est apparu sur la scène.

Nous avons appris, par après, que les Allemands avaient espéré saisir la station sans fil qui leur aurait permis d'être en communication avec les points les plus éloignés du théâtre des opérations.

Des ordres avaient été donnés à une troupe de cavalerie en marche forcée, mais les autorités belges, averties de ce mouvement, ont pu les devancer. Les plans allemands ont été déjoués. Monsieur Robert Goldschmidt y a perdu une grosse somme d’argent et le bénéfice d’un travail patient de trois années.

Pour la petite histoire, signalons que quelques éclateurs de type Laeken furent cachés pendant l’occupation allemande sous l’autel d’une chapelle bruxelloise (couvent des Barnabites) et que chaque jour, sans s’en douter, des prêtres allemands officiaient à cet autel (voir photo 1).

Texte original: Destruction_Brussels.(cliquez)

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(1)Henry M. de GALLAIX. Témoin oculaire.

(2)Article paru dans Radio Amateur News, November, 1919, page 220.  

 

 Quelques photos supplémentaires: cliquez pour agrandir

        

 

    

   

 

 

 Photo 1:  matériel caché sous un autel d'église.

Photo  2: Antennes dans le pac du chateau de Laeken.

 Photo 3 et 4: Les tunnels dans lesquels se trouvaient l'émetteur.

 Photo 5: site actuel (2009)

Photo 6: idem